Le paradoxe économique du jeu de rôle

Publié le par Giom

Panorama du marché du JdR francophone

Le paradoxe que vit notre loisir aujourd’hui, c’est que le jeu de rôle comme hobby ne s’est qualitativement jamais aussi bien porté, alors qu’il a presque atteint le niveau zéro en tant qu’activité commerciale. Et ce, même si l’année 2008 est celle des sorties majeures comme le dernier Donjon & Dragon, comme Dark Heresy, le jeu de rôle dans le monde de Warhammer 40,000 ou comme les différentes moutures de Cthulhu. Les éditeurs sont assez réservés sur leurs chiffres mais on peut estimer que DD4, Dark Heresy ou l’Appel de Cthulhu bénéficient de premiers tirages se comptant en milliers d’exemplaires.
À terme, au bout de quelques années, on espère qu’ils devraient chacun nécessiter de plusieurs rééditions du même ordre.
C’est aussi l’année du retour de la presse rôlistique et de pleins d’excellents petits projets. Cela ne suffira pas à en faire un vrai secteur économique, même si on assiste à un retour des ventes, après des années de stagnation sur un plateau bas. Un responsable de boutique nous confie « Depuis le début de l'année 2008, il semble que le jeu de rôle se vende mieux. De gros titres aident à cela tout comme la 4e de D&D ou la réédition d'anciens jeux fort demandés, issus d'une époque plus lointaine. Malgré ce que l'on pourrait penser avec l'avènement d'Internet, le retour d'une presse spécialisée papier ravit beaucoup de rôlistes. La toile reste trop éparpillée pour réunir les informations recherchées malgré la présence de certains bons portails d'infos. Personnellement, j'use beaucoup du net mais les heures à y consacrer restent parfois trop nombreuses par rapport aux résultats obtenus. Un bon vieux mag plein d'infos diverses, d'astuces, d'inspi, critiques et autres fait toujours plaisir à lire »

Le JdR, usine créative

Aujourd’hui, il y a 5 personnes à peine en France qui vivent principalement du jeu de rôle, autant dire que le jeu de rôle en tant que secteur économique n’existe quasiment pas. De toute façon, il faut savoir que ça a toujours été un milieu principalement d’amateurs et de bénévoles. Ces passionnés ont maintenant entre 25 et 40 ans pour la plupart, ce sont des informaticiens, des cadres, des artistes, des professeurs*… Ils produisent, souvent en amateur, des jeux de bien meilleure qualité qu’il y a une ou deux décennies. Les parties sont plus créatives et plus récréatives. C’est aussi toute une génération de rôlistes qui sont devenus scénaristes, écrivains, créateurs de jeux vidéo, artistes, dessinateur de BD, et on retrouve des univers et des histoires tirés du jeu de rôle un peu partout**. C’est pourquoi on peut affirmer que le jeu de rôle comme hobby ne s’est jamais aussi bien porté : on joue des parties de bien meilleur niveau et le jeu de rôle est devenu une usine à créativité pour tous les autres médias.

Alors, face à cette contradiction entre la vivacité du loisir et sa léthargie économique, que peut-on faire ?
Aujourd’hui, un des gros problèmes du jeu de rôle est sa distribution. Il y a environ 400 boutiques qui font du jeu spécialisé dans la francophonie, dont 200 qui s’y consacrent majoritairement. Il ne reste parmi elles que 100 à 150 boutiques qui vendent du jeu de rôle, et beaucoup ont vu ce secteur se réduire de 30% à 5% de leurs ventes. Parmi elles, certaines ne font que du DD4 ou du Warhammer. Il en reste une soixantaine qui est vraiment diversifiée, et là-dessus une trentaine qui va présenter aussi de plus petits éditeurs comme John Doe ou Icare. Ce petit nombre de surface de vente diminue la visibilité du jeu de rôle. Le retour de la presse jeu de rôle, diffusée dans des milliers de kiosques, l’améliore nettement. Par exemple, Jeu de Rôle Magazine est distribué dans plus de 10 000 kiosques.

Cette centaine de boutiques se partagent le chiffre d’affaire du jeu de rôle en France. Parmi elles, les boutiques en ligne tirent bien leur épingle du jeu, comme LudikBazar qui en prend environ 10% grâce à sa position de « déstockeur officiel » du jeu de rôle. Selon un vendeur en ligne (Non, ce n’est pas LudikBazar, cette fois-ci), l’hémorragie de boutiques en dure leur profite pleinement.

Du bon, du beau

Dans un monde où les marges sont tirées pour tout le monde et où tout le monde travaille plus par passion que par appât du gain, on peut se demander quels sont les types de jeu qui se vendent bien. Un point commun à tous les block-busters du jeu de rôle : ce sont de beaux objets. Cadwallon, dont le système est pourtant lourd, se vend encore sur LudikBazar à raison de 300 exemplaires par an, car c’est un des plus beaux livres de jeu de rôle jamais publiés***. Anima (Ubik Editeur), le nouveau phénomène rôlistique, bénéficie de l’appui de très bons illustrateurs. Qin (7ème Cercle), avec ses belles illustrations pleine page, a été réimprimé plusieurs fois. C’est une des rares productions françaises à avoir été traduite en anglais. Le Chtulhu « Gumshoe » (7ème Cercle) s’est aussi bien vendu, et on peut estimer que sa magnifique unité graphique grâce aux photomontages de Jérôme Huguenin y est pour quelque chose. Le nouvel Appel de Chtulhu ‘règles Chaosium’ sorti en novembre est aussi magnifique. Les 500 exemplaires Collectors de cette future édition sont déjà tous partis en pré-commande****, malgré le prix de 75 €, preuve de cet attachement des lecteurs-joueurs à la qualité de l’objet. Les locomotives comme DD, WH ou Dark Heresy sont tous de beaux livres, pleins d’illustrations d’artistes de haut niveau, en couleur, avec de belles couvertures cartonnées. Parmi les rares livres en noir et blanc qui se vendent relativement bien, on retrouve comme par hasard les productions de John Doe, tirés à chaque fois en mille exemplaires souvent épuisés. Leur approche du Noir et Blanc est intelligente. Dans Hellywood par exemple, les illustrations dans l’esprit de Sin City sont parfaites en noir profond. Seule la qualité peut séduire aujourd’hui les anciens comme les nouveaux rôlistes.

En conclusion, si certains parlent de crise du jeu de rôle, il faudrait plutôt parler d’une époque de renaissance potentielle, où tout est possible.

Guillaume Besançon
Merci à tous les intervenants et particulièrement Piotr de Ludikbazar pour leurs bons renseignements.

*Un avant-goût des résultats du sondage qui sera publié dans un des prochains numéros de Jeu de Rôle Magazine.
** On voit d’ailleurs l’impact culturel du jeu de rôle au nombre de pratiques que les gens inexpérimentés nomment de ce vocable : jeux de cartes, jeux vidéo… sont souvent qualifiés de jeu de rôle par les néophytes.
*** Le plus beau d’ailleurs, à mon humble avis, la qualité graphique étant le point fort des éditions Rackham.
**** Selon certaines rumeurs, il y en reste à gagner sur certains salons et concours.

Et le Jeu de Rôle amateur ?

A côté des éditeurs professionnels, on trouve une multitude de productions plus ou moins amateurs. Celles de bonne qualité sont souvent, hélas, noyées dans le flot de jeux de rôle plus que moyens, certains incroyablement complexes, d’autres de simples redites d’univers déjà vus. Ces masses de JdR non-finalisés diluent les joueurs qui n’ont plus de règles en commun et saturent les collectionneurs. Heureusement, des micro-éditeurs sélectionnent les bonnes productions et les tirent en petites quantités, comme les éditions Icare dont les tirages se situent à plusieurs centaines d’exemplaires, ou la Boîte à Polpette, qui imprime en quelques dizaines d’exemplaires. Les JdR en pdf, gratuits ou non, n’ont pas percé, probablement parce qu’ils ne correspondaient pas au désir de « bel objet » des rôlistes. Ils se diffusent souvent en quelques dizaines de téléchargements. Un éditeur de jdr en ligne, Indies-rpg, malgré l’espoir qu’il a pu porter, est resté pour l’instant dans ces chiffres. Certains auteurs se tournent vers l’impression à la demande sur des sites comme Lulu.com, mais les ventes ne sont pas non plus probantes.

Publié dans News du jeu de rôle

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